Une passerelle à trouver

Retour sur l’invitation faite à Soeuf Elbadawi du 8 au 13 mai 2018 à Prague, à l’occasion du festival Afrique en création. L’occasion de questionner la relation coloniale entre les Comores et la France, en rapport avec l’adaptation d’un des derniers textes du poète dramaturge comorien, Obsessions de lune/ Idumbio IV, en langue tchèque.

Obsessions de lune I Idumbio IV au théâtre Viola de Prague, dans une mise en espace de Jakub Smid, avec  Petr Stach et Irena Kristekova et Papis Nass.

L’histoire de cette petite aventure est simple à raconter. Une grande dame du théâtre à Prague, Lucie Nemeckova, aperçoit Soeuf Elbadawi dans la programmation du festival des  Francophonies en Limousin. Elle y découvre une partie de son univers, fait de mots, de musiques, et surtout d’interrogations sur la colonialité. Au sortir d’un spectacle, dans l’ambiance d’un bus, elle l’interpelle. « Elle s’est présentée à moi, le plus naturellement possible, m’a parlé de son festival à Prague et a proposé qu’on garde le contact ». Elle pense alors le convier dans son pays. Du temps passe, puis arrive ce mail, l’an dernier, qui demande à lire des textes ou à les redécouvrir, après en avoir vu certains joués à Limoge. Ainsi se résume cette rencontre théâtrale entre les Comores et la Tchéquie.

Rencontre au département de théâtrologie de l’Université de Prague. Aux côtés de Soeuf Elbadawi : la traductrice Eva Ullrichova et la directrice du festival Lucie Nemeckova.

Ni hasard, ni accident. Juste un intérêt de la part d’une bonne âme à la recherche d’imaginaires nouveaux à partager, entre son pays et le Continent africain. Soeuf Elbadawi a tenté de savoir si des liens existent entre la Tchéquie et les Comores ? Le mail envoyé au ministère des affaires étrangères à Moroni est demeuré sans réponses. « J’ai juste trouvé un appel datant de 2015, disant que des étudiants comoriens pouvaient être éligibles à une bourse d’études en Tchéquie dans des domaines qui n’ont absolument rien à voir avec la culture ». Ce qui rend la démarche de Lucie Nemeckova encore plus singulière. A la fin de l’année 2017, elle reçoit deux textes de l’auteur comorien, mais n’en garde qu’un seul, Obsessions de lune/ Idumbio IV, adapté du livre Un dhikri pour nos morts la rage entre les dents(Vents d’Ailleurs), prix 2013 des lycéens, apprentis et stagiaire d’Île de France. Un texte consacré à la tragédie du Visa Balladur.

Le metteur Jakub Smid, avec l’actrice Irena Kristekova sera la main à Soeuf Elbadawi. Le metteur en scène, les acteurs, les traducteurs, l’auteur congolais Caya Makhele également invité du festival, le public et la directrice Lucie Nemeckova. Les traducteurs Michal et Matilda Laznovsky avec l’auteur comorien.

Une occasion rare pour Prague de découvrir comment le peuple comorien devient « clandestin en sa propre terre ». Le texte questionne la relation de domination entre la France et les Comores, en se référant notamment à Glissant, Deleuze, poète et philosophe, Mamère et François, député et pape, sur cette tragédie orchestrée « de main de maître »en mer indianocéane, mais qui apparaît comme « l’un des secrets les mieux gardés de la république française »,aujourd’hui. Sur la demande de Lucie Nemeckova, Obsessions de lune/ Idumbio IVa été traduit en tchèque – une première pour un auteur comorien – par Michal et Matylda Laznovsky, mis en scène par Jakub Smid, présenté au théâtre Viola, avec  les acteurs Petr Stach et Irena Kristekova, accompagné du musicien Papis Nyass. « Je devrais insister sur le fait que c’est bien la première fois que mon travail se trouve traduit dans une autre langue que celles dans lesquelles j’écris. J’y étais à la représentation. Je me suis surpris à chercher des repères dans le texte en train d’être dit,  alors que je ne parle pas le tchèque. Une sensation étrange », rapporte Soeuf Elbadawi.

Lors de la rencontre à la bibliothèque Vaclav Havel de Prague. La traductrice Eva Ullrichova, le journaliste Tomas Lindner et le représentant de l’institut français de Prague.

Ce rendez-vous au festival Afrique en création, organisé par Lucie Nemeckova a été un formidable moment de partage avec le monde tchèque pour le poète dramaturge comorien : « Ils n’ont aucune idée de ce qui se vit sous nos tropiques insulaires ».En même temps que la mise en espace au théâtre Viola, le festival a organisé un débat à la bibliothèque Vaclav Havel, animé par une étoile du journalisme local, Tomas Lindner du Tydenik Respektĺe, ainsi qu’une rencontre au département de théâtrologie de l’université de Prague : « Je me suis retrouvé à questionner mon parcours, la manière avec laquelle j’ai appris à concevoir mes objets de création sur un plateau, les raisons pour lesquelles je continue à pratiquer les métiers de scène. Ces rencontres en terrain neutre – la Tchéquie me paraît tellement loin de nos habitudes de diffusion m’a obligé – à redevenir moi-même et à redessiner la carte de mes envies au théâtre. Ce festival m’a permis de me décentrer. Mon terrain de vie est si éloigné, en apparence de celui des Tchèques, que les questions posées ne pouvaient qu’être sincères de leur part. J’ai surtout été surpris de me retrouver au centre d’un débat à Vaclav Havle et de devoir parler des Comores avec plus de mille personnes connectés en streaming durant près de deux heures. Vous imaginez l’effort de traduction d’une langue à l’autre ? C’était une belle expérience de partage. Et jJe crois que nous devrions inviter les Tchèques chez nous pour compléter l’échange. Il y a une passerelle à trouver entre nos deux peuples », conclut Soeuf Elbadawi.

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Un dhikri pour nos morts la rage entre les dents est disponible aux éditions Vents d’ailleurs.

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Přehlížená Afrika

Třináctý ročník festivalu Tvůrčí Afrika aneb Všichni jsme Afričani odstartovala mnohahodinová akce s tanečně-hudebně-divadelně-kulinářským programem na piazzettě Národního divadla čili náměstí Václava Havla, který vyvrcholil vystoupením Moniky Rebcové a Ghana Dance Ensemble. Po vykročení do veřejného prostoru (prvním v historii festivalu!) následovaly další kvalitní akce, které si tradičně našly své publikum, a to nejen ze strany odborné veřejnosti. Za to se však setkaly s vlažným mediálním ne/zájmem. Překvapivé? Jen do jisté míry. Jednak si pořadatelé festivalu dali pár let pauzu, a to právě v době, kdy se česká festivalová mapa začala zahušťovat. A tak si Tvůrčí Afrika svou značku musí de facto znovu budovat od restartu v roce 2015. Zároveň jde o festival, který má v sobě zakódovánu multioborovost – divadlo, tanec, hudbu, literaturu, film… Což je atraktivní pro diváky, ale obtížně uchopitelné jak pro úzce specializované novináře, tak pohříchu i pro některé grantové komise.

Fakt, že Československo nemělo v Africe žádnou kolonii, představuje z hlediska kulturního bonus i handicap zároveň. Bonusem je, že česko-africké vztahy nejsou zatěžkány hříchy koloniální minulosti. Handicapem je, že česko-africké vazby se musí často budovat od nuly a navíc jsou mnohdy zatíženy tuzemskými stereotypy. Nemalý význam Tvůrčí Afriky tak spočívá v posilování vědomí, že se kontinent s více než miliardou obyvatel, kteří mluví více než dvěma tisíci jazyky, nemůže vejít do cestopisů Hanzelky a Zikmunda nebo nověji party Dana Přibáně cestující trabanty, do návštěv zoologických zahrad či několika charitativních sbírek a humanitárních akcí.